Interview de Laurent Herbiet, réalisateur du film "Mon colonel"
Laurent Herbiet, réalisateur de “Mon colonel” : “la torture a été institutionnalisée en Algérie”
Une interview réalisée par Wahiba Labrèche, parue dans le quotidien algérien d'expression française Liberté. 11.12.06
Liberté : "Mon colonel", comme beaucoup de films français réalisés ces dernières années, reconstitue une partie de l’histoire française, notamment la torture qui reste encore un sujet tabou. Comment expliquer cette tendance ?
Laurent Herbiet : Il s'agissait avant tout, à travers la problématique de la torture pendant la guerre d'Algérie, de mettre en évidence le rôle du gouvernement et des politiques français. Ils ont légalement donné, à travers la loi sur les Pouvoirs spéciaux, la possibilité aux militaires de rétablir l'ordre par tous les moyens qui leur semblaient appropriés, même s'ils étaient contraires aux grands principes du droit. Il faut mettre fin au mythe qui perdure en France depuis 1962, selon lequel la torture et les exactions de l'armée française n'ont été commises que par quelques “exaltés” ou sadiques incontrôlables. La torture a bel et bien été institutionnalisée en Algérie et était un mode de répression et de maintien de l'ordre. Lorsque le pouvoir politique abandonne les rênes de l'État aux militaires, cela ne peut que conduire à la dictature.
Le cinéma français est resté, longtemps, frileux par rapport à ce sujet. Qu’est-ce qui explique l’intérêt des jeunes réalisateurs qui signent leurs premiers longs-métrages par rapport à ce sujet ?
Le temps est passé, les passions se sont estompées, les politiques et militaires qui étaient au pouvoir à l'époque sont à la retraite ou ont disparu. On peut maintenant aborder ce sujet plus sereinement, et c'est certainement plus simple pour les réalisateurs de ma génération qui n'ont pas vécu cette période. Et puis, les 2,5 millions d'appelés qui ont servi en Algérie sont tous aujourd'hui à la retraite. Et comme toujours à cette période de l'existence, on fait un retour sur ce qu'a été sa vie. Ils ont tu pendant plus de 40 ans les souvenirs douloureux et parfois honteux que leur a laissés cette jeunesse abîmée par la guerre. Aujourd'hui, beaucoup d'entre eux veulent que l'on sache ce qu’on leur a fait vivre au nom des intérêts suprêmes de la nation."Indigènes" a prouvé que ce genre de films intéresse et peut même contribuer à changer les choses. Pensez-vous que les choses peuvent réellement changer concernant la question de la torture ?
Indigènes a permis de mettre en évidence que la France des droits de l'homme avait manqué durablement à sa parole et à son honneur en refusant d'indemniser les anciens combattants africains de la même manière que leurs camarades français de souche. Il semble que cette injustice soit en passe d'être réparée. Il en va autrement pour la reconnaissance de l'emploi de la torture en Algérie. Il s'agit là de reconnaître et d'endosser des “crimes de guerre” et il est, à mon sens, peu probable qu'un gouvernement français, de quelque bord qu'il soit, ait le courage de reconnaître un jour de tels faits.
Quel regard portez-vous, en tant que jeune réalisateur, sur cette histoire qui s’écrit d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée ?
Un immense gâchis dans lequel les peuples français et algérien ont perdu une occasion unique de vivre un partenariat choisi dans un avenir prometteur.
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