La Libye s'efforce d'empêcher ses immigrants d'Afrique noire de traverser la Méditerranée

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle

Un article de Florence Beaugé, quotidien Le Monde 26.11.06
   
     Assis sur le trottoir, dans les gaz d'échappement des voitures qui les frôlent, ils attendent, l'air fatigué, comme déjà usés. Aucun n'a plus de 30 ans. Ils sont là, chaque jour, dès 2 heures du matin, leurs outils posés à leurs pieds, guettant l'employeur qui les embauchera à la journée. L'un se dit électricien, l'autre peintre, le troisième maçon.

Ces sortes de bourses du travail en plein air, on en trouve une dizaine aux abords de Tripoli. Pas un Libyen dans ces files de travailleurs s'étirant sur plus de 500 mètres, mais des centaines d'Ivoiriens, de Tchadiens, de Ghanéens, de Congolais, de Nigérians, de Nigériens, de Soudanais... Voilà deux, quatre ou six ans qu'ils ont quitté leurs pays d'origine, fuyant la misère ou la guerre, et qu'ils sont arrivés en Libye, sans passeport ni visa.

L'Union européenne n'est pas la seule à affronter le problème de l'immigration clandestine. Parce qu'ils sont considérés comme des eldorados pétroliers, la Libye et l'Algérie attirent aussi des flux continus de Subsahariens.

Ces migrants, que la forteresse Europe tente désespérément de garder à distance, ne rêvent pas tous de traverser la Méditerranée. Beaucoup arrivent en Libye avec l'espoir de regagner leurs pays de naissance une fois accumulées quelques économies.

Sensible aux pressions européennes mais ayant besoin de main-d'oeuvre, la Libye oscille entre répression et tolérance. Tantôt elle chasse ces clandestins - qu'elle appelle "réfugiés" - et les reconduit à ses frontières. Tantôt elle se contente de les maintenir dans le Sud et de leur interdire l'accès des villes côtières.

C'est au tournant des années 2000 que, déçu par ses pairs arabes, le colonel Khadafi a choisi de faire appel à ses frères africains.

Martin, 30 ans, a eu ainsi l'idée de quitter le Cameroun. Sa mère venait de mourir. "Beaucoup ont entendu le Guide (le président Khadafi) clamer dans ses discours que les Africains étaient les bienvenus en Libye. Nous nous sommes rués à Tripoli, persuadés que nous allions faire fortune, recevoir des logements gratuits et d'importants avantages sociaux", raconte le jeune homme, un peu désabusé.

Pour gagner ce qu'il croyait être la terre promise, Martin a connu, comme tant d'autres, les passeurs-escrocs, le désert, à pied et en camion, la faim, la soif, le désespoir.

"Au Niger, j'ai vu une misère inimaginable. C'est la première fois que je voyais des chèvres manger des cartons !", se souvient-il. Peu après son arrivée à Tripoli, le jeune homme a été ramassé et jeté un an dans un camp de détention pour clandestins. Un de ces camps dont l'Union européenne aimerait la multiplication, quitte à participer à leur financement, afin de s'assurer que les candidats à l'exil ne franchiront pas la Méditerranée. "Les camps de détention, c'est pire que la prison. On ne sait jamais quand on sortira. C'est cela, le plus stressant", raconte Martin, qui se souvient de mutineries sanglantes.

Aujourd'hui, le jeune homme apprend la soudure dans l'atelier d'un Tunisien, dans l'espoir d'intégrer un jour une compagnie pétrolière. D'ici là, il multiplie les petits jobs et parvient à récolter 150 dollars par mois. Il en envoie 100 à sa famille et survit avec les 50 restants.

CHASSE À L'HOMME

Les Libyens (5,5 millions de personnes) supportent de plus en plus mal la présence de ces deux millions d'étrangers en situation irrégulière sur leur sol. Ils leur reprochent d'avoir introduit le sida, la drogue, la prostitution, et surtout fait augmenter la criminalité. Les anglophones, Nigérians et Ghanéens surtout, sont les plus mal vus. A l'automne 2000, on a ainsi relevé des dizaines de morts, (des centaines, selon certaines sources), au terme d'une véritable chasse à l'homme lancée à la suite d'un viol attribué à des Subsahariens.

"Le problème des clandestins est énorme, de ce côté-ci de la Méditerranée plus encore que de l'autre. Chaque année, nous renvoyons chez eux des dizaines de milliers d'illégaux. Cela nous coûte une fortune et ce n'est pas la solution, soupire Abdessalam Triki, le ministre libyen chargé des affaires africaines. Il faut que la communauté européenne comprenne que la pauvreté est à la racine du mal et qu'elle a sa part de responsabilité là-dedans. Tant qu'elle n'aidera pas concrètement les Africains à améliorer leur vie, ils continueront de fuir leurs pays d'origine."



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Publié dans Migrations

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