Gilad Shalit, Salah Hamouri : même combat ?

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle

Un article paru sur le site Le Point.fr - 20/10/2011

Le soldat franco-israélien et le militant franco-palestinien n'ont pas bénéficié du même traitement en France après leur emprisonnement. L'étudiant franco-palestinien Salah Hamouri est emprisonné en Israël depuis le 13 mars 2005.

Un "immense soulagement". Voilà comment la libération de Gilad Shalit a été accueillie par Nicolas Sarkozy, qui a pris le soin d'écrire au soldat franco-israélien, pris en otage pendant cinq ans par le Hamas à Gaza, une lettre décrivant le "bonheur" et l'"émotion" des Français. Dès le lendemain, le président français demande avec "insistance" qu'un autre binational, le Franco-Palestinien Salah Hamouri, fasse "partie de la seconde vague de libération de prisonniers palestiniens". Or, le même jour, interrogé sur ce cas à la radio, le ministre de la Défense Gérard Longuet avoue à la surprise générale "découvrir sa situation", arguant que "personne n'est parfait".Salah-Hamouri.jpg Comme un symbole du silence qui entoure le cas de ce Fr anco-Palestinien emprisonné en Israël depuis 2005.


"C'est la première fois que Nicolas Sarkozy prononce le nom de mon fils en sept ans", s'émeut Denise Hamouri, mère de Salah. "Mais cette phrase n'a pas de sens et demeure même contre-productive. Mon fils  doit sortir de prison le 28 novembre prochain. Pourquoi devrait-il attendre le 18 décembre et la seconde vague de libération de prisonniers ?". D'après une source proche du dossier, c'est le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qui aurait demandé à son homologue français d'évoquer le cas du Franco-Palestinien, lors de sa visite en France le 14 octobre dernier.


Aucune preuve

Né à Jérusalem, d'un père palestinien et d'une mère française, Salah Hamouri fait partie des 270 000 Palestiniens habitant Jérusalem-Est, où il vivait grâce à un titre de résident. Profondément attaché à sa patrie, le Palestinien n'a pas demandé la nationalité israélienne à laquelle il pouvait prétendre, et qui lui aurait permis de bénéficier du statut privilégié des 20 % d'Arabes que compte l'État hébreu. Étudiant en sociologie à l'université de Bethléem, Salah Hamouri préfère, lui, militer. "En Palestine, tous les étudiants sont plus ou moins engagés politiquement", explique sa mère. Cet engagement lui vaudra deux incarcérations. Au lycée, le jeune homme est arrêté trois mois pour propagande politique : il avait en fait collé des affiches militantes. Rebelote en 2004. Il est cette fois arrêté pour avoir fréquenté un activiste recherché.

Mais sa vie bascule le 13 mars 2005. Sur la route de Ramallah, le jeune homme de 19 ans est arrêté par les forces de sécurité israéliennes. Une dénonciation anonyme affirme que le Franco-Palestinien est passé de nuit en voiture devant le domicile du rabbin Ovadia Yossef, chef spirituel du parti Shass (ultraorthodoxe séfarade). Celle-ci est confirmée par les caméras de surveillance de la maison. Très vite, Salah est accusé d'avoir participé à un complot visant à assassiner le religieux. Pourtant, l'acte d'accusation révèle un complot "loin de la réalisation" avec "des éléments essentiels manquants" pour qu'il puisse être exécuté. La source anonyme ainsi que des prisonniers palestiniens appelés à témoigner accusent également le jeune homme d'appartenir à un mouvement de jeunesse proche du Front populaire de libération de la Palestine, organisation considérée comme terroriste par Israël. "Il est nécessaire, pour expliquer la sévérité de la peine, de rappeler le contexte sensible : nous sommes seulement quelques années après la seconde Intifada", explique une source proche du dossier. Pourtant, l'accusation portée contre le Franco-Palestinien ne repose sur aucun autre élément.


Curieux "arrangement"

Après trois ans d'incarcération sans jugement, Hamouri se voit proposer un "arrangement". Les quatorze années de réclusion criminelle que risque le jeune homme seront réduites s'il plaide coupable. "C'est la règle pour 90 % des détenus palestiniens dans les prisons militaires israéliennes qui, en plaidant coupable, s'évitent une trop grosse peine", indique notre source. Salah Hamouri accepte, et le 17 avril 2008, il est condamné à sept ans de prison. "Il a été condamné sur la base de ses propres aveux", indique Yigal Palmor, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères. "S'il est convaincu de son innocence, pourquoi Salah Hamouri n'a-t-il pas interjeté appel auprès de la Cour suprême ? Pourquoi n'a-t-il pas demandé l'amnistie du président ?" demande-t-il.

Selon l'acte de condamnation, le "tribunal reconnaît une peine anormalement élevée, car l'accusé n'a pas exprimé de regrets. (...) Cela est d'autant plus grave que celui-ci est jeune." "Salah ne pouvait regretter quelque chose qu'il n'avait pas commis", s'insurge Denise Hamouri. La mère rappelle qu'un appel ne peut être interjeté après un tel arrangement.

 

Indifférence de la France

Face à ce qu'elle considère comme un "délit d'intention", Denise Hamouri s'est lancée en France, en compagnie du député honoraire communiste Jean-Claude Lefort, dans une campagne pour obtenir la libération de son fils. Mais elle a vite déchanté. "Gilad Shalit et Salah Hamouri n'ont pas été traités sur un pied d'égalité", estime-t-elle. La femme en veut pour preuve les nombreuses visites à l'Élysée de Noam Shalit, le père du soldat franco-israélien, tandis qu'elle a dû se battre pour décrocher deux rendez-vous avec des conseillers de Nicolas Sarkozy. "On m'a fait comprendre qu'il fallait que je sois discrète", souligne-t-elle. "La France n'a eu de cesse de répéter qu'elle n'intervenait pas dans les procédures judiciaires d'autres pays", rappelle Jean-Claude Lefort. "Mais pourquoi ce principe n'a-t-il pas été respecté concernant Florence Cassez au Mexique ?"

 

La presse non plus ne s'est pas passionnée pour le cas de Salah Hamouri. "Nous avons effectué beaucoup de démarches en direction des médias, qui n'ont eu que très peu de retombées", constate Jean-Claude Lefort. La seule intervention notoire vient de François Cluzet. Invité sur le plateau du 13 heures de France 2 en novembre 2009, l'acteur français a affirmé que le Franco-Palestinien était incarcéré pour "délit d'opinion", provoquant une vive réaction du Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme, qui a saisi le CSA. "En France, on est accusé d'antisémitisme dès lors que l'on critique la politique des dirigeants israéliens", déplore Jean-Claude Lefort. "Il existerait donc plein d'antisémites en Israël", ironise-t-il. Selon Yigal Palmor, Salah Hamouri a bénéficié d'un avocat lors de son jugement, et a eu accès sans limites à ce que la justice israélienne met à disposition de tout accusé : visite médicale et familiale, tout ce dont a été privé Gilad Shalit. Pour le porte-parole, "comparer les deux cas relève de l'ignorance inexcusable ou d'une volonté manifeste de manipulation".


Grève de la faim

Le 27 septembre dernier, Salah Hamouri a entamé une grève de la faim dans sa prison de Guilboa (nord d'Israël). Se joignant à d'autres détenus palestiniens, il proteste contre le durcissement de leurs conditions de détention depuis l'enlèvement du soldat Shalit en 2006. Les prisonniers obtiennent gain de cause, mais les autorités transfèrent le Franco-Palestinien à l'isolement, puis dans la prison de Shatta, sans possibilité de voir sa famille, son avocat, ni même le consul de France jusqu'au 5 novembre suivant. "La vie n'est gaie pour personne en prison, et Salah Hamouri n'a pas bénéficié d'un traitement particulièrement mauvais", estime pour sa part Yigal Palmor.

Une dernière menace se dresse sur le chemin de Salah Hamouri. Une ancienne loi israélienne, remise à jour depuis la prise d'otage de Shalit, offre la possibilité à la justice militaire de convertir au cours d'une peine les années administratives (345 jours) en années civiles (365). Dès lors, le Franco-Palestinien pourrait devoir passer 140 jours supplémentaires en prison. Et sa mère de formuler une dernière demande : "Puisque la France n'a pas pu ou pas voulu aider pour notre fils pendant tant d'années, nous lui demandons de faire en sorte qu'il sorte le 28 novembre, à la date prévue."

 

François Mori / Sipa

Publié dans Proche et Moyen-Orient

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