Les statistiques éthniques font débat

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle


Le débat sur l'opportunité d'instaurer en France des statistiques ethniques a suscité le lancement d’une  pétition..Pour les initiateurs, Patrick Weil, historien au CNRS et spécialiste de l'immigration, et Jean-François Amadieu, directeur de l'Observatoire national des discriminations, cette pétition est une réponse, voire un rappel à l'ordre, face au début d'ouverture qui semble s'esquisser sur ce sujet.

Pétition : 

Engagement républicain contre les discriminations

Par Jean-François AMADIEU, Patrick WEIL, Dominique SOPO, Samuel THOMAS, Mouloud AOUNIT


 La lutte contre les discriminations et pour une véritable égalité suppose des actions vigoureuses. Celles-ci consistent notamment à soutenir les efforts du système éducatif, à moderniser profondément les processus de recrutement et de déroulement de carrière, à ouvrir et garantir l'accès de tous aux biens et services. Nous, signataires de cet engagement, partageons la conviction de l'importance de cet enjeu, le diagnostic des efforts qu'a encore à effectuer la France en ce domaine, et avons un objectif commun d'égalité.
   
Pour évaluer les discriminations en raison des origines et pour mesurer les progrès réalisés, il faut disposer de données statistiques. Les informations actuellement disponibles permettent de constituer de telles données. Des enquêtes par tests, consacrées par la loi en 2005, permettent de mesurer les discriminations par exemple dans l'accès au logement, à l'emploi ou encore aux boîtes de nuit. Dans les entreprises et dans les enquêtes nationales, nous disposons d'informations comme la nationalité ou le pays de naissance du répondant (ou de ses parents, parfois). Le prénom des individus est également disponible et suffisamment corrélé aux origines. Il est donc parfaitement possible en l'état actuel de mesurer les phénomènes discriminatoires, c'est-à-dire l'inégalité des chances d'accès à un emploi, au logement ou à certaines formes de consommation. Les discriminations en raison des origines, du handicap, du sexe, de l'âge, de l'apparence physique ou encore du lieu de résidence font déjà l'objet de mesures précises.

Vouloir aller plus loin en sollicitant des individus qu'ils déclarent leur ethnie, leur «race», leur religion ou encore leur orientation sexuelle est inutile dans le cadre de la lutte contre les discriminations et pour l'égalité des chances.

Inutiles, les statistiques ethniques sont également dangereuses. Loin de donner une image de la diversité, elles reviendraient à la simplifier outrageusement. Il est impossible de classer une population d'origines multiples en représentant cette diversité. Une classification unique serait forcément réductrice et inappropriée. Elle inventerait des groupes qui n'existent pas, créerait des divisions là où il y a rapprochement, suggérerait homogénéité là où il y a diversité, mettrait des frontières là où il y a continuité. Les statistiques ethniques auraient pour effet de faire droit à la notion de «race» ­ dont chacun reconnaît le caractère non-scientifique et le danger ­ et de développer les affrontements communautaires.

L'établissement de telles statistiques n'aurait de sens que dans le cadre de politiques de discrimination positive : refuser l'accès au logement en raison d'une certaine appartenance raciale, donner une priorité en fonction de la couleur de peau dans l'accès à l'emploi, réserver des marchés publics selon la composition des effectifs d'une entreprise ou la «race» de son dirigeant, faire correspondre la composition des effectifs d'une entreprise à son bassin d'emploi, limiter la surreprésentation d'une religion au sein d'une profession ou ajuster la composition des équipes de sport nationales aux caractéristiques ethniques ou raciales de la nation, qui seraient inventées pour l'occasion.
Nous rejetons ce type de discours et de politiques discriminatoires parés des vertus de l'égalité réelle mais qui portent en elles les germes du racisme et de l'antisémitisme. Les statistiques ethniques ne sont donc pas un outil de lutte contre les discriminations, mais risquent d'être l'instrument de certaines formes de discrimination.

Nous nous engageons à poursuivre notre combat contre les discriminations et pour l'égalité et à utiliser les informations actuellement disponibles pour étudier ces réalités et mesurer les progrès accomplis.
Nous refusons que soient collectées des informations sur l'ethnie ou la «race» des individus, leurs appartenances religieuses, leurs engagements philosophiques, politiques et syndicaux ou encore leurs orientations sexuelles dans l'objectif de connaître la composition précise d'une école, d'une entreprise, d'une profession, d'un quartier ou d'un immeuble, des populations délinquantes ou carcérales.
Nous invitons chacun à préserver, pour lui-même et pour les autres, le principe d'égalité comme celui de liberté, lequel commence par le droit à ne pas devoir choisir de révéler son appartenance ethnoraciale, sa religion, ses opinions ou son orientation sexuelle.

Nous affirmons notre attachement au principe d'égalité, fondateur de notre République, qui interdit que l'accès à un emploi, une formation, un bien ou un service puisse dépendre, même provisoirement et partiellement, de l'appartenance ou de la non-appartenance à une ethnie, une race, une religion.
Paris, le 1er février 2007


Liste des premiers signataires de cette pétition :


Jean-François Amadieu (université Paris-I),
Patrick Weil (CNRS),
Dominique Sopo (SOS Racisme),
Samuel Thomas (SOS Racisme),
Mouloud Aounit (MRAP),
Patrick Gaubert (LICRA),
 Alain Olive (UNSA),
Jacques Voisin (CFTC),
Véronique Lopez-Rivoire (HALDE),
Alain Blum (Ined, EHESS),
Emmanuel Todd (Ined),
Jacqueline Costa-Lascoux (CNRS-Cevipof),
Gilles Kepel (IEP de Paris),
Gwénaële Calvès (Ceri-FNSP),
Justin Daniel (université des Antilles et de la Guyane),
 Patrick Gonthier (UNSA Education),
Karim Zeribi (Parlement des banlieues),
Tiennot Grumbach (avocat),
Alain Anselin (anthropologue),
Raphaël Liogier (Observatoire du religieux),
Sylvie Thenault (CNRS),
Patrick Klugman (avocat),
Odile Issa (Inalco),
 Michel Cantal-Dupart (urbaniste),
Vincent Cousseau (université des Antilles et de la Guyane),
Gilbert Meynier (Université Nancy-II),
 Jacqueline Laufer (HEC),
Laurent El Ghozi (Asav),
Jocelyne Dakhlia (EHESS),
Catherine Gousseff (CNRS-EHESS, Ined),
Jean-Louis Amselle (EHESS),
France Guérin-Pace (Ined),
Arnaud de Broca (Fnath),
Thierry Sibieude (Essec),
Jean-Hervé Cohen (Snes-FSU),
Janine Ponty (université de Besançon),
Pierre-Luc Abramson (Snesup-FSU),
Marie Ladier-Fouladi (CNRS, Cadis-EHESS, Ined),
Messaoud Saoudi (université Lyon-II), Nadia Amiri (Histoire de mémoire),
Hafid Rahmouni (Zy'va)...

Publié dans Discrimination

Commenter cet article