Saddam emporte ses secrets dans la tombe

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle


Un article de Robert Fisk du quotidien anglais The Independent  du 01.01.2007

Notre complicité disparaît avec lui. Comment l'ouest a armé Saddam, lui a fourni des renseignements sur ses "ennemis", l'a équipé pour ses atrocités ? puis s'est assuré de son silence.

On lui a fermé la gueule. Au moment où le bourreau encapuchonné de Saddam a tiré le levier de la trappe à Bagdad hier matin, les secrets de Washington étaient en sécurité.

Les scandaleux et honteux soutiens militaires cachés que les Etats-Unis - et la Grande-Bretagne - ont fournis à Saddam durant plus d'une décennie reste une des plus terribles histoires dont nos présidents et premiers ministres ne veulent absolument pas que le monde se souvienne. Et maintenant Saddam, qui connaissait toute l'étendue de ce soutien de l'Occident ? qu'on lui a accordé alors qu'il préparait quelques unes de pires atrocités depuis la 2° guerre mondiale - est mort.

Il est parti l'homme qui a personnellement reçu l'aide de la CIA pour détruire le parti communiste irakien. Après que Saddam ait pris le pouvoir, le renseignement US lui a donné les adresses personnelles des communistes à Bagdad et dans d'autres villes dans le but de détruire l'influence de l'Union Soviétique en Irak.

Le mukhabarat de Saddam s'est rendu dans chaque maison, en a arrêté les occupants et leurs familles, pour les envoyer tous à la boucherie. Les pendaisons publiques étaient pour les comploteurs ; pour les communistes, leurs femmes et enfants, il y avait un traitement spécial : les pires tortures avant l?exécution à Abu Ghraib.

Il est de plus en plus évident dans le monde arabe qu'une série de rencontres entre Saddam et des officiers supérieurs américains se sont tenues avant l'invasion de l'Iran en 1980. Il croyait, comme l'administration américaine que la république Islamique s'effondrerait dès qu'il ferait franchir la frontière à ses armées. Le Pentagone a été chargé d' aider la machine de guerre Irakienne en fournissant des renseignements sur les plans de bataille Iraniens.

Un jour d'hiver en 1987, pas loin de Cologne, j'ai rencontré le marchand d'armes Allemand qui a initié ces premiers contacts directs entre Washington et Bagdad - à la demande de l'Amérique. « M. Fisk, au tout début de la guerre, en septembre de 1980, j'ai été invité à aller au Pentagone, » me dit-il. « Là j'ai eu en main les plus récentes photographies satellites US des lignes de front iraniennes. Vous pouviez tout voir sur les images. Il y avait les postes de combat dans Abadan et derrière Khorramshahr, les lignes de tranchées du côté oriental du fleuve Karun, les camouflages des chars ? par milliers ? tout au long de la frontière, jusqu'au Kurdistan. Aucune armée ne pouvait espérer mieux. Et j'ai volé avec ces cartes de Washington à Francfort et de Francfort directement à Bagdad par Iraki Airways. Les Irakiens étaient très, très reconnaissant ! »

J'étais avec les commandos avancés de Saddam, sous les tirs de barrage iraniens, et j'ai remarqué comment les forces irakiennes alignaient leurs postes d'artillerie loin du front grâce à des cartes détaillées des lignes iraniennes. Leurs bombardements des environs de Bassora ont permis aux premiers tanks irakiens de franchir le Karun en moins d?une semaine. Le commandant de cette unité de tank a refusé gaiement de me dire comment il était parvenu à choisir le seul gué non défendu par l'armée iranienne. Il y a deux ans, nous nous sommes à nouveau rencontrés à Amman et ses officiers subalternes l'appelaient « général » - le grade attribué par Saddam à la suite de son offensive à l'est de Bassora, avec le concours du renseignement de Washington.

En Iran l'histoire officielle de la guerre de huit ans avec l'Irak affirme que Saddam a utilisé pour la première fois des armes chimiques contre lui le 13 janvier 1981. Le correspondant d'AP à Bagdad, Mohamed Salaam, a été conduit à l'endroit d'une victoire militaire irakienne à l'est de Bassora. « Nous avons commencé à compter - nous avons marché des milles et des milles dans ce putain de désert, en comptant sans arrêt, » dit-il. « Nous sommes arrivés à 700 et on s'est trompé? On a recommencé à compter - les Irakiens avaient employé, pour la première fois, une combinaison - le gaz neurotoxique pour paralyser les corps - le gaz moutarde qui noyait leurs poumons. C'est pourquoi ils crachaient du sang. » Lorsque les Iraniens ont dénoncé les USA comme fournisseur de cet horrible cocktail, Washington a nié.

Mais les Iraniens avaient raison. Les longues négociations qui ont mené à la complicité de l'Amérique dans cette atrocité demeurent secrètes - Donald Rumsfeld était l'un des hommes-clé du Président Ronald Reagan à cette époque et Saddam en connaissait évidemment chaque détail. Mais un document à diffusion confidentielle, « les exportations US de matériel biologique et chimique à double usage vers l'Irak et leur impact sanitaire possible du fait de la guerre du Golfe Persique », établit qu'avant et après 1985, des compagnies américaines avaient expédié des stocks d'agents biologiques en Irak avec l'accord du gouvernement. Y compris des « Bacillus anthracis » , qui produisent l'anthrax, et des « Escherichia coli » (E. coli). Ce rapport du Sénat en concluait : « Les Etats-Unis ont fourni au gouvernement de l'Irak des matériaux « à double usages » qui ont aidé au développement des programmes chimiques et biologiques irakiens ainsi que de systèmes de missiles, y compris une unité de production d'agent de guerre chimique et les schémas techniques et équipements complets pour la guerre chimique. »


Le Pentagone n'ignorait pas non plus l'ampleur de l'utilisation des armes chimiques par l'Irak. En 1988, par exemple, Saddam a donné son autorisation personnelle au Lieutenant-Colonel Rick Francona, agent du renseignement militaire US, un des 60 agents américains qui fournissaient secrètement à des membres de l'état-major Irakien des informations détaillées sur les déploiements iraniens, la planification tactique et les évaluations de dommages des bombardements pour une visite de la presqu'ile de FAO après que les forces irakiennes aient repris la ville aux Iraniens. Il a rapporté à Washington que les Irakiens avaient utilisé les armes chimiques pour vaincre.

Un haut dirigeant du renseignement militaire, le Colonel Walter Lang, a dit plus tard que l'utilisation du gaz sur le champ de bataille par les Irakiens « n'était pas un problème stratégique majeur ». J'en ai cependant vu les résultats. Dans un long train-hopital militaire de retour du front vers Téhéran, j'ai trouvé des centaines de soldats iraniens crachant du sang et des mucosités - les wagons eux-mêmes puaient tellement le gaz que j'ai dû ouvrir les fenêtres - et leurs bras et leurs visages étaient couverts de furoncles. Beaucoup étaient effroyablement brûlés. Ces mêmes gaz ont été employés plus tard sur les Kurdes à Halabja. Il n'est pas surprenant que Saddam ait été d'abord jugé pour le massacre de villageois Shiites plutôt que pour ses crimes de guerre contre l'Iran.


Nous ne savons toujours pas - et avec l'exécution de Saddam nous ne saurons probablement jamais - l'ampleur des crédits des USA à l'Irak, qui ont commencé en 1982. La tranche initiale, qui a été dépensé en achats d'armes américaines en Jordanie et au Koweit, atteignait 300 millions de dollars. En 1987, on promettait à Saddam 1 milliard. En 1990, juste avant l'invasion du Koweit, le commerce annuel entre l?Irak et les USA avait atteint 3,5 milliards. Pressé par le ministre des affaires étrangères de Saddam, Tarek Aziz, de poursuivre le versement de crédits, le secrétaire d'état James Baker, le même qui vient de livrer un rapport tendant à tirer George Bush de l'actuel bourbier Irakien a plaidé pour 1 milliard de crédits supplémentaires.

En 1989, la Grande-Bretagne, qui avait fourni sa propre aide militaire a Saddam a garanti 250 millions de livres à l'Irak peu de temps après l'arrestation du journaliste de l'Observer Farzad Bazoft à Bagdad. Bazoft, qui enquêtait sur une explosion dans une usine à Hilla qui utilisait les composants chimiques envoyés par les USA, a été pendu par la suite. Dans le même mois de cette arrestation, William Waldegrave, Ministre des Affaires étrangères dit : « Je doute qu'il existe à l'avenir un marché d'une telle ampleur où le Royaume-Uni est potentiellement aussi bien placé si nous jouons correctement notre jeu diplomatique. ? Quelque Bazofts en plus ou une nouvelle poussée d'oppression interne le rendrait plus difficile. » Les remarques du 1° Ministre suppléant, Geoffrey Howe, sur l'assouplissement des contrôles de ventes d'armes britanniques à l'Irak, sont bien plus repoussantes. Il a gardé cela secret, écrit-il, parce que « il paraîtrait très cynique qu'aussitôt après avoir exprimé notre indignation au sujet du traitement des Kurdes, nous adoptions une approche plus souple au sujet des ventes d'armes ».

Saddam savait aussi les secrets de l'attaque de l'USS Stark, le 17 mai 1987, quand un jet Irakien a lancé un missile sur une frégate américaine, tuant plus d'un sixième de l'équipage et coulant presque le navire. Les USA ont accepté l'excuse de Saddam selon laquelle le vaisseau avait été pris par erreur pour un navire iranien et l'ont autorisé à décliner leur demande d'interrogatoire du pilote irakien. Toute la vérité est morte avec Saddam Hussein dans la chambre d'exécution de Bagdad hier. Beaucoup à Washington et à Londres doivent avoir soupiré d'aise parce que ce vieillard a été à jamais réduit au silence.


> voir le site du quotidien The Independent

Publié dans Proche et Moyen-Orient

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