Les trois exils des juifs d'Algérie, entre mémoire vive et enquête historique

Publié le par MRAP Moselle

Une présentation du livre de Benjamin Stora "Les Trois Exils. Juifs d’Algérie", par Rosa Moussaoui. Paru dans l'édition du 21.10.06 du quotidien l’Humanité.
  Benjamin Stora confiait, il y a quelques années, avoir eu l’étrange sentiment de se retrouver devant sa propre tombe en se recueillant sur celle de son grand-père, dans le Constantinois. Sentiment qui témoigne, en creux, de la déchirure que fut, en 1962, le départ massif des juifs algériens. Pour cette « communauté », comme pour l’Algérie, irrémédiablement amputée d’une part d’elle-même que l’auteur lui rend un peu ici en explorant l’histoire et la singularité trop méconnues de ce judaïsme dont la présence en Berbérie centrale remonte au XIe siècle avant Jésus-Christ.

Entre mémoire familiale, souvenirs personnels et enquête historique, l’auteur retrace le cheminement de ces hommes et femmes sortis trois fois, en moins d’un siècle, de leur univers familier. Trois exils, dont témoignent les trois photographies qui introduisent chacune des parties de l’ouvrage.


Casbah : mosquée Abu Fares (l’ancienne Grande Synagogue d’Alger)

Sur la première, une photo de famille prise en 1914, se côtoient deux mondes. Celui des anciens, encore vêtus « à l’indigène », et celui de la nouvelle génération, habillée à l’européenne, déjà pétrie de « francité », ce monde ouvert par le décret Crémieux, qui accorda la citoyenneté française aux juifs d’Algérie le 24 octobre 1870, en les naturalisant collectivement. Cette première rupture, en les arrachant à leur statut de « dhimmis » (protégés en terre d’islam), explique le profond attachement de cette communauté très hétérogène à la nation française et aux valeurs de la république. Mais en n’accordant l’égalité des droits qu’à cette seule catégorie d’indigènes, ce décret sera également à l’origine de la relation complexe et ambiguë qu’entretiendront par la suite les communautés juive et musulmane d’Algérie.


En octobre 1940, le décret Crémieux est aboli, les juifs d’Algérie déchus de leur nationalité et soumis à la législation raciste de Vichy. Elle leur interdit l’accès à certaines professions, leur barre l’entrée de l’école et de l’université par la mise en place de numerus clausus. Ce second « exil » constitue un immense traumatisme, renforcé par la violente vague d’antisémitisme qui traverse dès les années trente la population européenne d’Algérie française. Pourtant, relève l’auteur, cette épreuve, si elle marque profondément la communauté, renforce paradoxalement son attachement à la France. Il faudra attendre néanmoins plus d’un an après le débarquement américain en Algérie pour que les juifs d’Algérie soient rétablis dans leurs droits.

Mais déjà se joue, dès le 8 mai 1945, à Sétif, le premier acte de la guerre qui conduira à l’indépendance de l’Algérie. L’assimilation a accompli son oeuvre, et les appels du FLN aux « compatriotes israélites » pour qu’ils retournent à leur « communauté d’origine » resteront lettre morte. Seule une poignée d’entre eux, communistes pour la plupart, épouseront la cause de l’Algérie algérienne.

Jusqu’au dernier moment, les juifs d’Algérie refuseront de croire à la perspective du départ. À l’été 1962, pourtant, ils se fondent dans la masse des Européens qui quittent l’Algérie indépendante. C’est l’ultime exil, qui n’a pourtant pas effacé définitivement, nous dit l’auteur, les « origines ».


  "Les Trois Exils. Juifs d’Algérie" de Benjamin Stora, Éditions Stock, 2006, 19 euros.

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