Le chef d'état-major de l'armée de terre veut des officiers plus colorés

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle

Un article de Jean-Dominique Merchet du quotidien Le Monde du 23/09/06
     Le général Cuche a déploré l'absence de gradés issus des «minorités visibles» alors que, selon lui, la «demande» existe. Le nouveau chef d'état-major de l'armée de terre, Bruno Cuche, aimerait recruter plus d'officiers issus des «minorités visibles», noires ou maghrébines. A quelques jours de la sortie du film Indigènes consacré aux soldats coloniaux, le général Cuche a confié, vendredi lors d'une rencontre avec la presse, qu'il jugeait «opportun que l'armée soit le plus proche possible» de l'image de la nation. «J'y serai très attentif», a-t-il confié, sans toutefois se prononcer sur la «discrimination positive».

Nommé à la tête de l'armée de terre le 16 juillet, Bruno Cuche avait auparavant commandé les écoles d'officiers de Saint-Cyr Coëtquidan. «Je n'y ai pas vu ce qu'on appelle désormais les minorités visibles...», dit-il. Et pourtant «il y a une demande», puisqu'on trouve des jeunes issus de l'immigration, «en particulier des femmes», parmi les officiers sous contrat, un statut militaire plus précaire et moins prestigieux que celui des Saint-Cyriens.

Si l'armée peine à recruter des officiers d'origine immigrée, les militaires du rang engagés issus des «minorités visibles» , se bousculent au portillon. La loi interdit toute mesure statistique sur l'origine ethnique des soldats, mais une simple visite dans un régiment le montre. «Ils sont très nombreux, au-dessus de la moyenne nationale», avance un officier.

L'armée de Terre revendique sa tradition d' «intégration», héritée de l'époque coloniale. «Nous avons conservé les traditions de l'armée d'Afrique», se félicite le général Cuche. Ainsi, il existe toujours des régiments de spahis, de chasseurs ou d'artilleurs « d'Afrique». Les tirailleurs portent même le croissant musulman sur leur béret. Une aumônerie musulmane a été créée au sein des armées en 2005.

Pourtant, tout n'est pas rose dans le kaki. En 2005, un rapport financé par le ministère de la Défense sur «les militaires français issus de l'immigration» soulignait «les questionnements insidieux et l'éventuelle suspicion qui pèsent sur leur intégration». Une situation d'autant plus mal vécue, notait l'auteur, la sociologue Catherine Wihtol de Wenden que «les soldats issus de l'immigration se révèlent très attachés aux valeurs militaires». Leurs chefs semblent l'avoir compris.

Le rapport dont il est question à la fin de cet article a été réalisé par Catherine Whitol de Wenden et Christophe Bertossi, chargés d’études à l’Institut Français des Relations  Internationales (IFRI). Rendu public en octobre 2005, il est passé inaperçu du fait d'une actualié tournée sur les émeutes des banlieues.
Il est ressorti au mois de mars 2006.
A l'occasion d'un entretien avec Emilie Rive dans le quotidien l'Humanité du 27 mars dernier, Christophe Bertossi précisait les conclusions de son rapport.



Vous présentez une image inversée de celle que l’on attendait de votre étude. L’armée craignait le communautarisme, elle se retrouve devant du racisme. Pourquoi ?

Christophe Bertossi. Les jeunes engagés croyaient, effectivement, trouver sous les drapeaux l’universalisme, l’égalité, la lutte contre le racisme. Une fois incorporés, ils découvrent que la réalité ne correspond pas toujours à cela. Ils sont confrontés au racisme ordinaire, entre eux et leurs camarades, entre eux et les sous-officiers. Ils ont même le sentiment d’être discriminés parce qu’ils sont musulmans, alors qu’ils ne le sont pas. Les discours et les pratiques les mettent très mal à l’aise. Cette phrase de l’un d’eux dit tout : « Ils auront tout compris dans l’armée le jour où ils auront admis que nous sommes français. » Les militaires français issus de l’immigration ne sont pas perçus comme des militaires comme les autres, ni même comme des Français comme les autres. Malgré leur allégeance à l’État, ils sont perçus comme des gens en qui l’on ne peut pas avoir confiance. Ils sont républicains et majoritairement laïcs mais assimilés aux musulmans. Du coup, ceux qui apparaissent à ces jeunes comme ni républicains ni laïcs, ce sont ces officiers, fils et petits-fils d’officiers, aux valeurs catholiques et religieuses parfois très fortes et affichées très et trop ostensiblement. Les recrues se sont engagées parce qu’elles sont françaises, en attendant beaucoup de l’armée en termes de mobilité sociale, de perspective de carrière, de chance de vie. Une fois dedans, ils sont perçus comme une minorité ethnique alors qu’elle n’existe pas.


Comment a réagi l’armée ?

Christophe Bertossi. Elle ne peut plus faire comme si elle ne savait pas. Mais il va falloir du temps pour banaliser, à tous les niveaux de la hiérarchie militaire, la crainte que suscitent les populations issues de l’immigration. Il faut donner un coup de pouce à tous les niveaux pour balayer ce racisme ordinaire, qui peut, à terme, mettre en cause la cohésion de l’armée. On voit bien dans les propos, dans les préjugés racistes, qu’il y a des équivalences qui se mettent en place : quelqu’un a un nom d’origine maghrébine, c’est donc un Arabe, c’est donc un musulman, c’est donc, peut-être, un terroriste ou un islamiste, en tout cas quelqu’un en partie lié à ce qui s’est passé à New York, Madrid, Washington ou Londres... Il y a aussi la dimension « banlieue ». Du « stigmate » associé aux Maghrébins, on déduit qu’ils n’ont pas d’éducation, qu’ils ne sont pas socialisés, qu’ils sont difficiles à encadrer, qu’ils n’ont pas de diplômes universitaires, alors que, le plus souvent, pour les sous-officiers, ils sont formés à l’université. Mais il suffit d’être maghrébin et sous-officier pour être traité comme une « racaille ».


Avez-vous avancé des remèdes ?

Christophe Bertossi. Nous préconisons une véritable formation sur ces questions. Aujourd’hui, rien n’est fait. Il faut former de jeunes officiers pour qu’ils n’aient plus peur d’encadrer des jeunes qu’ils craignent à cause de leur origine sociale, de la culture de banlieue qui les présente comme ingérables et de leur assimilation à des extrémistes parce qu’ils seraient musulmans. Il faudrait mettre l’accent, dans la formation des officiers et sous-officiers, sur la diversité culturelle et religieuse. Parce que, de facto, lée française est multiculturelle et multiconfessionnelle. Quand des gendarmes issus des banlieues y interviennent, quand d’autres, d’origine turque, interpellent des automobilistes turcs sur une autoroute, quand des gendarmes arabisants peuvent être traducteurs en pays arabe, en Serbie, en Bosnie, ce sont des valeurs ajoutées. Mais ces compétences ne sont ni reconnues ni mises en valeur. Ceux qui les possèdent sont sous-utilisés et ils le savent, ce qui est encore plus grave. L’armée n’est pas exempte de ce qui se passe dans la société. Cette étude devrait permettre de réfléchir, de manière cohérente, globale, sur la façon dont nos grandes institutions abordent la multiculturalité.

 


Publié dans Discrimination

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