Les commandos du racisme russe

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle

Un article de Carole Barjon paru dans l'édition du 21.09.06 du quotidien Le Monde
   
    Les pogroms, ces assauts contre une ethnie donnée, assortis de violences et parfois de meurtres, que la Russie a connus de 1880 à 1921, sont de retour. A l'époque, ils visaient les communautés juives. Aujourd'hui, les Caucasiens, les ressortissants d'Asie centrale, les Asiatiques, les Tziganes sont en ligne de mire. Jusqu'au printemps, les meurtres de personnes au faciès "non slave" (33 pour les neuf premiers mois de 2006) constituaient le lot quotidien de l'expression xénophobe en Russie. La situation prend un tour nettement plus inquiétant.

En mai, dans la ville de Kharagun (région de Tchita), des heurts ethniques ont opposé Russes et Azerbaïdjanais, résultat : un mort. Un mois après, dans le village de Targuis (région d'Irkoutsk) un pogrom anti-Chinois s'est conclu par l'expulsion de 75 Chinois. Quelques jours plus tard, c'est contre les Daghestanais que les habitants de Salsk (région de Rostov) se sont mobilisés ; les troubles ont fait un mort. De l'Extrême-Orient aux régions du Sud, la haine se répand sur tout le territoire de la Fédération, où cohabitent 50 nationalités (Tatares, Bachkires, Nenets, Tchétchènes, Ingouches, Balkares, etc., tous citoyens russes) et 17 millions d'immigrants. "L'intolérance ethnique, la peur des immigrants, la haine ont tellement grandi depuis le déclenchement de la seconde guerre de Tchétchénie (en 1999) que la Russie est devenue le pays le plus xénophobe d'Europe", estime le sociologue Lev Goudko.

Rassemblements hostiles, slogans racistes, incendies, pillages : du 31 août au 4 septembre, c'est une véritable débauche de haine contre les Caucasiens qui s'est déchaînée à Kondopoga, petite ville industrielle proche de la frontière russo-finlandaise. Pendant cinq jours, une foule déchaînée - et avinée, selon la police - s'en est prise aux biens des "Tchiornye" (les "basanés"), attaquant échoppes, garages et voitures à coups de pierres, de bouteilles et de cocktails Molotov, et exigeant leur "déportation" immédiate.

A Kondopoga, tout a commencé par une bagarre entre Russes et Caucasiens dans le café-restaurant Tchaïka, tenu par un Azerbaïdjanais. Les distractions sont aussi rares que le travail dans cette ville morne de 37 000 habitants, à 1 000 kilomètres de Moscou, où le seul pourvoyeur d'emplois est un combinat de cellulose. Le soir du 29 août, un groupe de jeunes Russes, qui arrosent un emménagement, se querelle avec le serveur d'origine caucasienne et son patron. Le ton monte, on en vient aux mains. Les deux Caucasiens appellent des "pays" à la rescousse. Alertée, la police se garde d'intervenir. Dans la rixe qui dégénère, deux jeunes Russes, Sergueï Oussine et Grigori Slizov, sont tués à l'arme blanche.

La réaction des habitants ne se fait pas attendre. Deux jours plus tard, 2 000 personnes se rassemblent au centre-ville. "Des basanés ont tué les nôtres !", hurle la foule, bien décidée à faire rendre gorge aux "Non-Slaves". Elle a été chauffée à blanc par une organisation ultranationaliste : le Mouvement contre l'immigration illégale (DPNI). Venus de Moscou et de Saint-Pétersbourg, les militants de ce groupuscule xénophobe proslave, épaulés par des néonazis ont organisé la manifestation. Leur credo ? "Nettoyer la Russie" de ses "Tchiornye", donner la prééminence aux Russes ethniques et renvoyer "en vingt-quatre heures" les illégaux. Qu'ils soient étrangers - Azerbaïdjanais, Arméniens - ou citoyens de la Fédération - Tchétchènes et Daghestanais - importe peu : tous sont également visés.

Avec 1 % de ressortissants étrangers, Kondopoga est pourtant loin d'être un bastion de l'immigration. Comme dans toutes les villes de Russie, quelques Caucasiens tiennent les stands de fruits et légumes au marché. C'est sur ce marché que se porte la vindicte populaire. Les stands sont dévastés, des commerces sont pillés et incendiés. Pris de panique, 200 Caucasiens quittent les lieux. Des dizaines de Tchétchènes trouvent refuge à 50 kilomètres de la ville.

L'intervention des forces spéciales, le 3 septembre, ne parvient guère à calmer les esprits. Le lendemain, le bâtiment d'une école de sport dirigée par un entraîneur tchétchène connaît un début d'incendie, les slogans racistes repartent de plus belle. Cédant à la pression populaire, le maire de Kondopoga, Anatoli Pantchenkov, propose de donner en location à des Russes ethniques les échoppes du marché tenues auparavant par des Caucasiens. Le gouverneur de Carélie, Sergueï Katanandov, renchérit et dénonce "ces jeunes gens venus du Caucase et d'autres régions" qui se comportent "en occupants". Sa solution ? "Ils font profil bas ou ils partent."

La presse, les responsables politiques, les ultranationalistes partagent bientôt la même analyse des événements. Si la coupe a débordé à Kondopoga, ce n'est pas à cause de l'intolérance ethnique. Il s'agit de "problèmes sociaux", assure-t-on. Les Caucasiens narguent la population russe, leur "richesse ostentatoire" est sans arrêt citée, le gouverneur évoque leurs "Mercedes roulant à tombeau ouvert". Sans parler de leurs "combines mafieuses", ou des pots-de-vin versés à la police pour qu'elle ferme les yeux.

En cinq jours de folie à Kondopoga, pas un haut responsable, pas un politique, pas un intellectuel, pas un artiste ne jugent bon de condamner le pogrom. La presse nationale attise la haine. "La vraie raison à tout cela, c'est que des loups-garous en uniformes ont permis aux nouveaux venus de se comporter en occupants, sans respect aucun pour la population locale", dénoncent les Izvestiia, le 4 septembre.

En appui de sa thèse, le journal raconte comment, pendant six ans, les vendeurs tadjiks (ressortissants du Tadjikistan en Asie centrale) d'un des marchés de la capitale ont inondé l'immeuble où ils vivaient en arrosant à grande eau du fenouil, disposé à même le plancher. Et conclut : "Tout s'est arrangé. L'appartement occupé par les Tadjiks a été cédé à d'autres et, à la place du marché où ils vendaient, on a construit une supérette."

Une question demeure : le pogrom de Kondopoga aurait-il pris une telle ampleur sans l'ingérence des ultranationalistes et des néonazis qui les ont exploités ? Toutes les télévisions ont montré les images de ces jeunes au crâne rasé menant la danse des violences, ou celles du chef du DPNI, Alexandre Belov, haraguant la foule avec son porte-voix. Quelques jours après les événements, ce dernier donnait une conférence de presse au côté d'un député de la Douma, Nikolaï Kourianovitch. Les deux hommes prônaient le "nettoyage total" des "éléments criminels (...), comme le président nous l'avait promis", une allusion à la phrase de Vladimir Poutine lors du lancement de la seconde guerre de Tchétchénie sur la nécessité de "bouter les terroristes jusque dans les chiottes".

Fort de son rôle de meneur à Kondopoga, Alexandre Belov est, dit-on, courtisé par le nouveau parti Union de la confiance, dont l'un des dirigeants est le porte-parole du Conseil de la Fédération. Selon le politologue Marc Ournov, "des organisations comme le DPNI ne pourraient exister sans le soutien d'une partie de l'élite politique russe. Au sein de celle-ci, les opinions divergent, mais certains pensent que ce genre d'organisations est utile au pouvoir".

Depuis près de six ans, les organisations ultranationalistes et néonazies (Union slave, Unité nationale russe, Parti national-socialiste) ont pignon sur rue. Le 4 novembre 2005, - jour devenu celui de l'"unité nationale" par la volonté du Kremlin -, plus d'un millier de néonazis ont défilé dans les rues de Moscou, scandant des slogans contre les "mafieux caucasiens" et contre les "trafiquants de drogue tadjiks", et effectuant le salut nazi en toute impunité.

Ces organisations jouissent, en Russie, d'une liberté d'expression et de mouvement que bien des organisations non gouvernementales (ONG), soumises à des pressions bureaucratiques intenses depuis le vote d'une loi sur leurs statuts, pourraient leur envier.

Ici le discours xénophobe est libre. En plein centre de Moscou, à deux pas de la galerie Tretiakov, la petite librairie du Fonds pour la conservation de la littérature slave propose le dernier livre fétiche des "patriotes" : un panégyrique d'Adolf Hitler intitulé Que s'est-il réellement passé le 22 juin 1941 ? Son auteur, Alexandre Oussovski, a eu droit à une présentation solennelle de son ouvrage à la Douma (chambre basse du Parlement), en juin. Sur le comptoir, trône la toute dernière édition de la Liste des juifs masqués, parmi lesquels figurent, entre autres, l'égérie de la "révolution orange" en Ukraine, Ioulia Timochenko, le militant des droits de l'homme Dmitri Sakharov et... le général de Gaulle !

Les sites néonazis pullulent, depuis le "forum de l'église d'Adolf Hitler" jusqu'à celui du mouvement national-socialiste de l'Union slave. Les chats sur Internet ont un succès fou. On y discute, avec exaltation, aussi bien de l'avenir de la "grande nation russe" que de la couleur exacte du drapeau de la division SS"Töten kopft".

C'est en consultant ce genre de sites que les trois jeunes auteurs de l'attentat raciste du marché de Tcherkizovo (au nord-ouest de Moscou), le 21 août, ont trouvé la recette pour fabriquer la bombe qu'ils ont déposée dans la section asiatique du marché, causant la mort de 12 personnes. Qui étaient-ils ? Des étudiants de 18 et 20 ans, non membres d'organisations extrémistes mais qui cultivaient un solide appétit pour la littérature néonazie. Lors de leur interrogatoire, ils ont expliqué avoir voulu faire payer "les immigrants illégaux qui pullulent dans le pays". Le 12 septembre, le cerveau de la bande, Nikita Senioukov, 18 ans, élève d'une académie de police à Moscou, a été interpellé. Il a, à son actif, l'assassinat du jeune Viguen Abramiants, 17 ans, poignardé de sang-froid à la station Pouchkinskaïa, au centre de la capitale, dans l'après-midi du 22 avril.

Si les assassinats racistes n'émeuvent pas grand-monde, l'engouement pour les néonazis est traité sur un mode plutôt badin. A en croire la presse, aujourd'hui, en Russie, "la mode est au fascisme". De fait, l'idée a tellement pris racine que le magazine populaire La Caravane des histoires a fait récemment sa "une" avec une photo de la chanteuse Irina Allegrova en uniforme SS, tenant en laisse un chien policier, sans que personne n'y trouve à redire. L'édition russe de Newsweek, dans son numéro du 14-20 août, a révélé l'existence d'une "culture fasciste souterraine", incarnée, entre autres, par Tesak (le Coupe-chou), un jeune réalisateur de clips violents. La star du show-business néonazi a le vent en poupe dans le milieu, croit savoir Newsweek, qui le décrit comme le "Leni Riefenstahl (la réalisatrice préférée de Hitler) des nazis russes".

Le site de Tesak propose plusieurs vidéos. L'une montre la pendaison (fictive : "Quel dommage", dit le commentaire) d'un "Tadjik trafiquant de drogue", par des personnages encagoulés qui découpent le cadavre et le brûlent. A la rubrique "Fais quelque chose de concret !", une lettre-type de dénonciation à la police est proposée. Tout citoyen ayant repéré un étranger dans sa cage d'escalier est invité à le signaler aux forces de l'ordre.

Dmitri Diomouchkine est l'un des idéologues du "mouvement national-socialiste" russe. Son propre mouvement, Union slave - "SS" selon l'acronyme russe - rassemble près de 5 000 personnes rien qu'à Moscou. Avec son costume- cravate et sa chevelure ébouriffée, l'homme, la trentaine, n'a rien d'un "crâne rasé" et se présente comme "consultant de l'administration présidentielle". Il a quelques déboires : son domicile a été perquisitionné deux fois, ces deux derniers mois, et il ne parvient plus, prétend-il, à obtenir les autorisations nécessaires pour l'organisation de concerts pour la jeunesse.

Pour le reste, il est serein. "Des consignes ont été données au plus haut niveau pour qu'on ne me touche pas", se vante-t-il. N'a-t-il pas "des sympathisants partout, au Kremlin, à la Banque centrale, à Rosoboronexport (qui gère la vente des armes), au FSB (ancien KGB), au parquet, parmi la police", et jusqu'au sein de l'église orthodoxe, où il dit avoir ses entrées ?

Pour lui, il n'y a pas l'ombre d'un doute, "les idées du national-socialisme finiront par triompher en Russie" car "le terrain est fertile". Il compare la situation du pays à celle de la République de Weimar qui a précédé l'Allemagne hitlérienne. D'ailleurs, affirme encore Dmitri Diomouchkine "de plus en plus de jeunes ont une bonne opinion d'Adolf Hitler". Des événements comme ceux de Kondopoga, "se reproduiront, c'est sûr, beaucoup de groupes y travaillent, ajoute-t-il ; c'est nous qui avons donné le départ. La rue est avec nous. Le pouvoir en place doit se faire à nos idées ou bien s'en aller".

N'est-il pas étrange que les idées du national-socialisme aient une audience dans le pays qui a payé le plus lourd tribut - 27 millions de morts - à la lutte contre le nazisme ? "Beaucoup ne perçoivent pas ces idées comme nazies et puis, pour des tas d'autres, Hitler n'a rien fait de mal, sinon d'avoir attaqué l'URSS", explique Alexandre Verkhovski de l'ONG Sova, spécialisée dans l'analyse de la xénophobie montante.

Quant à l'engouement pour la symbolique nazie, "il ne date pas d'hier", constate-t-il. A la fin des années 1970, tous les Russes suivaient avec passion les épisodes du feuilleton 17 moments du printemps. La série narrait les exploits d'un espion soviétique, Chtirlitz, infiltré pendant la guerre chez les nazis. L'uniforme de la Waffen-SS seyait si bien à Chtirlitz qu'un engouement est né. "Dans la cour de l'école, tous les gamins jouaient à Chtirlitz et faisaient le salut nazi", se souvient Alexandre.


Publié dans Discrimination

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