DARFOUR : en attendant le massacre

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle

Un article de Paul Vallely paru dans le quotidien britannique The Independent du 16 septembre 2006. Article original : "Darfur: Waiting for the slaughter"

Il y a déjà eu 300.000 morts. À présent on craint que le Soudan
ne prépare une "solution finale" brutale


   Rasha Ibrahim Adam et ses enfants vont peut-être mourir - juste au moment où elle pensait qu'ils étaient tous en sécurité.

À 38 ans, cette mère de quatre enfants est l'une des dernières à avoir fui les bombes que le gouvernement soudanais a larguées sur leurs habitations. Aujourd'hui, elle se retrouve dans l'un de ces camps de réfugiés, rudimentaires et poussiéreux, qui parsèment toute la région du Darfour. Elle est assise, là. Sa tob - l'étoffe dont les femmes s'entourent pour s'en faire une robe - qui était autrefois rouge vif est à présent décolorée par le vent chargé de sable qui souffle à travers le camp al-Salaam, au bord de la ville d'El-Fâcher.

Elle faisait partie des 50.000 personnes venues gonfler, le mois dernier la population des "déplacés de l'intérieur" dans les camps desséchés - portant à environ 2,5 millions le nombre d'enfants, de femmes et d'hommes désormais sans-abri, dans un conflit qui se traîne depuis trois ans et qui ne semble pas près de se terminer. Jusqu'à présent, c'est ainsi. Au moins 300.000 paysans africains ont été massacrés au Darfour par le gouvernement de Khartoum et ses mandataires arabes, la milice Djandjawid, dont le nom signifie "diables à cheval". L'un de ceux qui y ont laissé la vie était le mari de Rasha, il s'appelait Adam. Mais, pour les camps du Darfour une fin est en vue.

Une fin si terrifiante qu'elle défie l'imagination.

En effet, il est à craindre que le reste de la famille d'Ibrahim Adam - et un grand nombre des deux millions de personnes du Four qui se trouvent dans les camps, des tribus Massaleit et Zaghawa - pourrait aussi bientôt périr.

Khartoum a dit aux 7.000 soldats de l'Union Africaine, qui ont essayé désespérément de protéger les camps, qu'ils doivent quitter le Darfour à la fin du mois lorsque leur mandat sera terminé. Le Soudan a défié une résolution de l'Onu qui mandatait une force renforcée de 20.000 bérets bleus de l'Onu pour prendre la suite.

À la place, le Soudan envoie dans la région 10.000 de ses propres soldats pour - ce que les observateurs des droits de l'homme craignent - une "solution finale" brutale.

Dans une situation déjà décrite par les Nations-Unies comme le "pire désastre humanitaire du monde", ce génocide, que le gouvernement arabe de Khartoum nie depuis si longtemps, pourrait être sur le point de se produire.

"Nous sommes au bord d'une catastrophe de grande ampleur", a déclaré un diplomate occidental de haut rang, le 15 septembre. "S'il n'y a pas un plan B pour le Darfour, un génocide total est hautement probable", a dit James Smith, le directeur général du Aegis Trust, qui coordonne une protestation mondiale qui aura lieu demain dans 32 pays.

Environ 7.000 soldats soudanais sont déjà arrivés au Darfour, avec la prétention affirmée d'écraser ces groupes rebelles qui ont échoué à signer l'Accord de Paix au Darfour, conclu à Abuja, la capitale du Nigeria, en mai. Dans toutes les parties de cette province qui sont toujours accessibles, les travailleurs humanitaires disent que tous les signes indiquent qu'une nouvelle offensive majeure commencera dans les trois prochaines semaines.

Cela fait sept semaines aujourd'hui que les troupes gouvernementales et leurs équipements militaires affluent à l'aéroport El-Fâcher. Des attaques préliminaires ont déjà commencé. Hier, le bombardement de Dobo Madrasa et d'un autre village qui n'a pas été nommé, à l'est des montagnes Djebel Marra, a été rapporté.

La veille, le gouvernement avait bombardé sept villages au sud de ville de Tawilla, dont Tabarat et Tina. Après cette opération, environ 45 véhicules de transport de troupes du gouvernement ont investi la zone. Les gens du coin ont fui les villages pour se cacher dans les montagnes.

Rasha, grande et digne, - son nom a été changé pour protéger son identité - a décrit ce qui est arrivé lorsque le gouvernement a attaqué son village près de Koulkoul. "Je nourrissais mon petit garçon de deux ans lorsque j'ai entendu l'avion. Je savais immédiatement ce que cela signifiait", a-t-elle dit. "J'ai commencé à m'enfuir sans savoir où aller.

"Ensuite, les bombes sont tombées et bientôt tout le monde courrait et mon garçon criait. Le bombardement ne dura pas longtemps mais pour moi, c'était comme s'il avait duré des jours et je ne savais pas où mes autres enfants se trouvaient ou ce qu'il leur était arrivé. Finalement, ils sont arrivés vers moi en courant - ils s'étaient cachés près de la mosquée avec des copains.

"Deux personnes furent tuées mais nous savions que les bombardiers allaient revenir, alors pratiquement tout le village décida de partir. Les combats sont partout, mais c'est au nord que c'est le pire. Alors nous nous sommes dirigés vers le sud, en direction d'El-Fâcher.

"Nous marchâmes pendant des jours et nous sommes arrivés ici, au camp al-Salaam. Nous marchions tous ensemble pour essayer de rester en sécurité - ce fut très lent avec les petits enfants et les vieilles femmes et quelques-uns des enfants furent capturés pendant le voyage. Nous ne savons toujours pas ce qu'il leur est arrivé. Maintenant je suis ici avec tous mes enfants et je remercie Allah que nous soyons sains et saufs".

Mais pour combien de temps ? Le gouvernement soudanais fait ses préparations, de façon éhontée, à la face du monde. Mardi dernier, l'envoyé spécial de l'UE, Pekka Haavisto, en visite pour trois jours dans la région, a été témoin du largage de bombes sur El-Fâcher, la capitale régionale du Darfour-Nord, par des avions Antonov-20, en préparation pour une attaque. Les militaires soudanais font rouler les bombes par les portes de ces avions cargo. Des observateurs des droits de l'homme ont vu une femme et sept enfants être blessés près de Koulkoul lorsqu'une bombe a roulé de l'arrière d'un Antonov.

Khartoum se moque ouvertement de l'autorité de la mission de l'Union Africaine au Darfour. Cette semaine, le gouvernement a saisi à El-Fâcher une citerne de l'UA remplie de kérosène et l'a utilisée pour faire le plein de ses propres avions qui y arrivent quotidiennement pour déposer troupes et armes.

Samedi dernier, les villageois qui avaient été attaqués plus tôt par les Djandjawid se sont rassemblés près des ruines de leurs maisons dans le sud du Darfour pour parler aux enquêteurs de l'UA ; tandis qu'ils attendaient l'arrivée de l'hélicoptère de l'UA, les Djandjawid ont à nouveau attaqué, tuant 18 des survivants de l'attaque précédente.

Dans tout le Darfour, les gens sont de nouveau sur la route pour échapper au combat qui s'intensifie. Les forces rebelles, dont beaucoup se sont divisées lors du désaccord sur le compromis de paix d'Abuja, sèment la pagaille.

La région s'enfonce lentement dans la seigneurie guerrière et le banditisme. Dans l'Ouest sauvage sans foi ni loi du Soudan, où chaque groupe semble à présent livré à lui-même, les agences humanitaires, les Nations-Unies et même la force de l'Union Africaine sont prises dans des embuscades et dépouillées de leur matériel et de leurs véhicules. Les rebelles qui se déplaçaient autrefois à dos de chameau et de cheval et qui transportaient des AK47 sont désormais dans des 4x4 avec des lance-grenades obtenus du Tchad et de l'Erythrée.

Le Sud-Darfour, qui avait été tranquille depuis l'accord de paix, a connu, ces dernières semaines, des attaques par les milices sur beaucoup de villages. Le camp de réfugiés de Gerida, au sud de Nyala, qui hébergeait auparavant 20.000 personnes, est à présent le plus gros camp du Darfour avec 120.000 réfugiés.

Les guérilleros du Mouvement rebelle Justice & Egalité (MJE) viennent de la division du Front National pour la Rédemption (FNR) - une alliance de rebelles qui n'ont pas signé l'accord de paix d'Abuja entre le gouvernement de Khartoum et le principal groupe rebelle, le Mouvement/Armée de Libération du Soudan (M/ALS) - et se dirigent vers l'intérieur de l'Ouest du Darfour.

Cette région est en prise à un chaos de plus en plus profond. Sur une population de six millions, deux millions sont dans des camps intérieurs et 200.000 dans des camps au Tchad voisin. Quelques 3,4 millions d'entre eux dépendent de l'aide alimentaire - mais, un porte-parole d'Oxfam, Alun McDonald, a dit d'eux que 4 personnes sur 10 ne reçoivent pas l'assistance dont ils ont besoin parce que les agences humanitaires ne peuvent pas les atteindre.

M. McDonald a déclaré : "Nos mouvements au Darfour sont très restreints parce que les routes sont tout simplement trop dangereuses à utiliser. Là où c'est possible, nous accédons à ces endroits par hélicoptère mais la plupart des zones rurales sont pratiquement hors d'atteinte".

Les choses deviendront bien pires si l'Union Africaine est obligée de partir. Mais hier, Khartoum était intransigeante sur ce point. Après une rencontre avec l'Union Africaine de la Paix et le Conseil de Sécurité à Addis-Abeba, le ministre soudanais des Affaires Etrangères, Al-Samani Al-Wasila, a insisté sur le fait que les soldats de l'UA, qui devaient commencer une "transition progressive" vers une mission de paix de l'Onu, doivent se retirer le 30 septembre.

"Le gouvernement soudanais n'acceptera pas de force de maintien de la paix des Nations-Unies", a-t-il déclaré. Il a aussi dit à l'UA qu'il ne permettrait plus aucune autre rotation de troupes. À la place, il propose son propre plan de stabilisation qui enverra 10.500 soldats soudanais supplémentaires au Darfour pour y combattre "les hors-la-loi et les terroristes".

Les signes de ce que cette force fera ne sont pas encourageant. En plus de cette nouvelle vague de bombardements, un assaut a été lancé contre les rebelles du FNR dans la ville d'Oum Sidir, à 70 km au nord d'El-Fâcher. Cette ville a changé de mains plusieurs fois durant ces quelques derniers jours.

Le gouvernement a dit aux quelques organisations humanitaires qui n'étaient pas parties qu'il veut disperser la totalité de la population du camp d'ici à la fin du mois de septembre. Il veut que les agences, y compris Oxfam, installent des services dans les zones rurales pour inciter les gens à retourner chez eux malgré l'absence de sécurité. Si cela ne se fait pas, un gouverneur d'Etat a parlé de placer des barbelés autour des camps "pour leur propre protection" - en fait, pour en faire des camps-prisons.

Afin d'intimider les agences humanitaires, Khartoum les harcèle. Le Conseil Norvégien aux Réfugiés, la principale ONG du camp de Kalma au Sud-Darfour, a été interdit sur le camp la semaine dernière. Des travailleurs humanitaires ont été détenus pour avoir collecté des informations sur des viols et des violences sexuelles. Huit travailleurs humanitaires ont été tués ces quelques dernières semaines.

De nombreuses agences humanitaires telle que Save the Children UK, se sont retirées entièrement de la région. Et Oxfam a fermé deux bureaux près de Kebkabiya. "C'est devenu beaucoup plus instable", a déclaré un travailleur humanitaire. "Il est extrêmement difficile d'opérer".

La situation sera même encore pire si les soldats de l'Union Africaine se retirent. Dans une zone où les troupes de l'UA n'effectuent plus qu'une patrouille par semaine, alors qu'auparavant elles en effectuaient trois, le nombre de viols est passé de 4 à 200 en un mois.

De retour au camp de Rasha à al-Salaam, une vieille femme qui s'appelle Fatima regardait, penchée en arrière. Elle a ouvert sa bouche édentée et, en faisant de grands gestes dans ce camp balayé par le vent et constitué d'abris faits de branches tordues, elle s'est écriée : "Je suis bien trop vieille pour cela. Mais je retournerai chez moi. Je ne vais pas mourir ici, loin de chez moi dans un camp qui m'est étranger".

Malheureusement, il se pourrait qu'elle ait horriblement tort.
   
Témoignages :

Anwar Bakar, survivant du massacre :


'Ils veulent nous tuer parce que nous sommes noirs'

"Le problème du Darfour a commencé avec l'arrivée des Arabes qui ont attaqué les villages.

"Lorsque vous alliez à l'école, ils vous arrêtaient et vous demandaient : 'Où vas-tu ?' Je répondais : 'Je vais à l'école'. Et ils me disaient : 'Nous allons t'en empêcher. Pourquoi as-tu besoin d'aller à l'école ?'

"Depuis mon enfance, ils me demandaient : 'Es-tu Four ? Le Four reste [esclave].'

"Ils disent que nous sommes comme des esclaves, qu'ils ont besoin de supprimer les Four. Ils veulent nous tuer parce que nous sommes noirs.

"Auparavant, cette terre appartenait à la tribu Four ou à d'autres minorités du Darfour, mais ils disent : Non, cette terre Four est une terre arabe".

Djamila Bochra Mohammed, victime de viol :

"Quand les Djandjawid ont attaqué notre village, ils sont venus en tirant dans toutes les directions et en mettant le feu partout. J'ai essayé de m'enfuir, mais ils m'ont dit de m'arrêter ou ils allaient me tuer. J'ai été violée par cinq hommes en armes. J'ai vu d'autres femmes se faire violer et beaucoup de gens se faire tuer, y compris ma mère et ma belle-mère. Elles ont été jetées dans un feu alors qu'elles étaient encore en vie, juste devant moi. Plus tard, j'ai été attaquée par les Djandjawid dans un camp de réfugiés au Tchad. Cette fois-ci, j'ai reçu une balle dans la jambe. Aujourd'hui, j'ai demandé l'asile au Royaume-Uni qui me l'a refusé."

Abderahman Abdulla, survivant de Zaghawa :

"J'étais à El-Fâcher et j'ai vu la tête d'un homme qui servait de ballon de foot à des policiers. Ils l'avaient accusé d'être un voleur. Il n'y avait aucune preuve.

"Ils l'ont tué parce qu'il était Zaghawa, rien d'autre. Toute la ville a été témoin de cela. Tous les Arabes faisaient la fête. "Ils ont transporté sa tête à la ronde. Ils disaient : 'Les Zaghawa sont nos ennemis, les Zaghawa sont nos ennemis', dans toute la ville. C'était très étrange".

Un témoin de meurtres :

"J'ai assisté au viol de plusieurs filles, juste sous mes yeux. Elles étaient âgées entre 15 et 21 ans. Nous conduisions fréquemment ensemble le bétail au pâturage, je les connaissais donc.

"Elle furent violées par 60 ou 70 Djandjawid en avril 2004. Nous étions attachés aux arbres pendant qu'ils violaient les filles. "Après, ils les attachèrent aussi et placèrent du coton dans leurs bouches. Le coton était gorgé d'essence. Ensuite ils ont mis le feu au coton et les ont brûlées à mort."

Adam Hessen, survivant du Darfour :
 
"Nous avons un dicton au Darfour : 'Les chiens aboient, mais le chameau s'en fiche'. Nous sommes les chiens et le reste du monde est le chameau.


Paul Vallely,The Independent, 16.09.06


21.09.2006


Publié dans Revue de Presse

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