Un article d'Andrès Pérez du journal espagnol Publico, paru dans Courrier International
Rien n’y fait : ni la
formation, ni les directives, ni même les remontrances présidentielles ne sont venues à bout du tutoiement policier. Et des tensions qu’il provoque.
“Vous”* ou “tu”*. Vouvoyer ou tutoyer. Tel est le dilemme. Le sujet tourmente les esprits français depuis la révolution de
1789, lorsque le peuple, libéré de la tyrannie, tenta d’imposer un tutoiement citoyen qui permettait d’être à tu et à toi avec Robespierre lui-même. Plus tard, la France imposa tout l’inverse
dans un souci d’égalité : le “vous” devint obligatoire, quel que soit le rang social de l’interlocuteur. En 2008, le dilemme grammatical est devenu un problème social. Les policiers français
tutoient de façon quasi systématique les jeunes des quartiers populaires, qui ne supportent pas cette familiarité. Même le président français s’en est rendu compte. En déplacement récemment dans
une ville de banlieue, il a déclaré devant un parterre de policiers : “L’uniforme ne vous autorise pas à faire n’importe quoi […]. Pas de familiarité […], pas de fenêtre ouverte dans les
voitures de patrouille avec le bras qui pend, pas de tutoiement.”
Pour certains sociologues urbanistes, le tutoiement policier serait révélateur d’un certain marquage social. “D’un côté, il y a le
tutoiement respectueux et réciproque entre les policiers et leurs bons clients : les délinquants classiques”, explique Fabien Jobard, du Centre de recherches sociologiques sur le droit et
les institutions pénales (CESDIP). “De l’autre, la police vouvoie systématiquement le client ‘de tous les jours’, le citoyen de base. Enfin, il y a pour les policiers une autre clientèle,
celle de ceux qu’ils considèrent comme des frimeurs, des crétins, de la racaille. Avec ceux-là, c’est le tutoiement systématique.”




