PERSEPOLIS, le film

Publié le par Le Blog du MRAP Fédération de Moselle

Actuellement en salle, le film "PERSEPOLIS" de la dessinatrice d’origine iranienne Marjane Satrapi est une adaptation très réussi de la BD au cinéma. Un film très réussi que nous vous recommandons... Ci-dessous, la critique du film par Pierre Murat paru dans Télérama n° 2998 du 30 juin 2007.

Les souvenirs tendres et cruels de la dessinatrice Marjane Satrapi.
Passage réussi de la BD au ciné.

     Ses souvenirs, elle les avait jusqu’alors dessinés : quatre BD en noir et blanc, au style épuré et à l’humour féroce. Trois ans de travail, 80 000 dessins, une technique à l’ancienne (sans image de s
ynthèse) et des voix de stars pour incarner les personnages (Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux…) : Persepolis est devenu un film, à la fois fidèle aux albums et plus ample, plus tragique. Avant de se mettre au travail, Marjane Satrapi et son complice de cinéma, Vincent Paronnaud, ont visionné des films, en noir et blanc, bien sûr – La Nuit du chasseur, de Laughton, et La Soif du mal, de Welles –, pour en retrouver le climat de cauchemar. D’où l’angoisse que l’on ressent, dans l’Iran de Khomeyni, avec ces arrestations et ces exécutions qui se multiplient. Dans de somptueux dégradés de gris, toutes ces silhouettes qui passent à la trappe semblent avalées par une diabolique machine à tuer. Imaginez Ubu dans l’univers expressionniste de Fritz Lang…

PERSEPOLIS.jpgEn contrepoint, comme dans une de ces comédies à l’italienne où l’humour triomphe du mal, on suit Marjane, une gamine comme les autres (elle adore Bruce Lee mais commence à se lasser des Bee Gees) qui entame un parcours initiatique. A 8 ans, elle apprend que son grand-père était communiste. Elle fait la connais­sance de son oncle Anouche, qui lui sculpte deux cygnes en mie de pain, le premier à sa sortie des geôles du chah, le second la veille d’être exécuté par les islamistes de Khomeyni. Au fur et à mesure des années, Marjane va apprendre que l’ignorance et l’intolérance font souvent bon ménage. Désormais, en Iran, si on arrête et condamne une jeune fille vierge – que la loi, à ce titre, interdit de mettre à mort –, on la marie avec un gardien de la révolution qui la dépucelle avant de l’exécuter. Et parce qu’elle a osé remettre à sa place un petit barbu à qui l’autorité sert visiblement de virilité, la mère de Marjane est presque frappée : « Les femmes comme toi, je les baise contre les murs et je les jette aux ordures », aboie l’homme.

Les film est peuplé de silhouettes sinistres ou drôles, croquées avec un humour rosse. Dans l’Autriche repue et égoïste où Mar­jane échoue quelque temps, on croise la route de Frau Schloss, logeuse inhospitalière, flanquée de l’insupportable chien Yuki. De Fernando, premier flirt, qui remercie une Marjane toute dépitée de lui avoir révélé… qu’il préférait les hommes ! Ou de ce salaud de Markus auprès de qui elle va connaître son premier chagrin d’amour… Et en Iran, difficile d’oublier la brave Mme Nassrine, contrainte de presser du raisin pour l’oncle distillateur de Marjane, tout en murmurant, jupes retroussées : « Que Dieu me pardonne, que Dieu me pardonne… » Ou le pauvre Kia, amputé d’un bras et d’une jambe, lors de la guerre contre Saddam Hussein, qui trouve la force de rire de sa vie foutue…

Mais le plus beau personnage reste la grand-mère de Marjane. Danielle Darrieux lui prête sa voix et son charme, son insolence légère et son art à passer, en une fraction de seconde, de la tendresse à la cruauté. Marjane Satrapi a offert les meilleures répliques à cette grand-mère visiblement adorée : « Nom de Dieu, comme tu as grandi. Tu vas bientôt pouvoir attraper les couilles du Seigneur ! » dit-elle en revoyant Marjane après son séjour autrichien. Cette vieille dame joliment indigne explique à sa petite-fille comment garder les seins fermes (« Dix minutes chacun dans un bol d’eau glacée ») et comment sentir bon (« Je cueille des fleurs de jasmin, chaque matin, que je glisse dans mon soutien-gorge »). Elle lui enseigne, surtout, le sens de l’honneur et l’engueule ferme lorsqu’il fléchit. « Tout le monde a le choix, tout le monde a toujours le choix », lui rappelle-t-elle sans cesse.

A l’image de Karl Marx et de Dieu, un instant réunis dans l’esprit enfiévré de Marjane, qui, eux, lui assurent, en levant le poing : « N’oublie pas, la lutte continue ! »


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